Les entreprises privées font du gringue aux SHS

Publié le par Alice

L’insertion professionnelle des filières Sciences Humaines et Sociales (SHS) est au cœur des priorités de Valérie Pécresse - ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche. Les sociétés privées s’intéressent de plus en plus aux étudiants issus de ces disciplines. Quels sont les profils recherchés par ces entreprises ? Comment les universitaires se démarquent pour espérer intégrer une firme ? Explications.

 


 

P1040377.JPG

 

Les SHS sont « une fabrique de chômeur » ; voici le cliché qui n'aura bientôt plus sa place parmi les mauvaises langues. Lors du discours de clôture du colloque sur l'insertion professionnelle des SHS qui a eu lieu le 18 février 2010, Valérie Pécresse se veut rassurante en affirmant que l'insertion « est au cœur de mon action au Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche ». A en croire une étude du Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche (MESR), 760 627 étudiants - tous niveaux confondus- étaient inscrits en sciences humaines et sciences sociales pendant l'année 2008-2009. C'est une part qui représente plus de la moitié de la totalité des étudiants de France métropolitaine et DOM (1 341 832 inscrits) ; un chiffre non négligeable. La nécessité d'insérer tout ce petit monde devient donc une urgence.

 

« Les chiffres encourageants ne doivent pas masquer une réalité préoccupante »

 

En 2004, une enquête faite par le Centre d'études et de recherche sur les qualifications (CEREQ) révèle que le taux de chômage des titulaires d'une licence, trois ans après la fin d'étude, s’élève à 8.4% pour les étudiants en Humanités et Sciences sociales. En chimie le taux est de 12%. Les étudiants en Sciences humaines et Sociale

 

s ne sont donc pas si mal lotis. La ministre de l'enseignement supérieur souligne qu'il ne faut pas prendre pour argent comptant ces données statistiques : « Mais ces chiffres encourageants ne doivent pas masquer une réalité préoccupante : ces filières connaissent aussi un processus de sélection inavouée, par l’échec. Il peut concerner jusqu’à 50% des inscrits, en première comme en deuxième année ». En ce qui concerne les étudiants en master : le taux de chômage des masters professionnalisants en sciences humaines est de 7%. Alors qu'en master recherche en sciences humaines, 9% sont au chômage au bout de trois ans, en 2004.
Un constat s’impose : d'après ces chiffres, il semblerait que c’est la formation professionnalisante qui a de l'avenir désormais, pour "coller" au mieux aux attentes de l'entreprise. Parallèlement, le cursus de recherche ne mène qu'à un nombre très restreint de postes.

 

P1040390.JPG


Stages et bonne culture générale


Pour sortir du lot, les étudiants se doivent d'avoir un profil polyvalent, un critère auquel la plupart d’entre eux répondent. En effet les sciences humaines et sociales sont particulièrement propices aux différents atouts désirés par l'entreprise, « qui a besoin de diversité », d'après Laurent Sacchi - Directeur délégué à la présidence de Danone. Sur 297 recruteurs d'entreprises du secteur privé, 93% soulignent que les étudiants SHS disposent à la fois de qualités d'expressions orale et écrite mais aussi d’une sensibilité au facteur humain. 71% d'entre eux reconnaissent leurs capacités d'analyse et de synthèse (selon une étude du MESR en février 2010*). De façon générale, ils disposent de plusieurs atouts : initiative, capacité de communication, créativité, autonomie, indépendance d'esprit, sens des responsabilités… Dans les sciences sociales, les étudiants détiennent davantage d’un sens critique sur la société sans toutefois avoir des aprioris. Les étudiants en lettres auront une certaine maitrise du langage, qui leur attribuera une aisance en communication. Dotés d’une culture générale étendue, les littéraires possèdent une certaine maitrise du langage, ils parviennent à communiquer avec aisance. Leur ouverture d’esprit leur permet de s’adapter aux changements impliqués par l'entreprise. Ce que convoite l'entreprise aujourd'hui, c'est une bonne culture générale, et entre autres, des stages pour une pratique professionnelle enrichissante.


« Les stages de courtes durées sont considérées comme de la rigolade ! »

 

 

Pourtant, certaines entreprises sont réticentes à embaucher des universitaires tout juste sortis des amphithéâtres. Les raisons sont multiples. La fac dispense des enseignements théoriques et peu de possibilité de découvrir le monde du travail. 85% des recruteurs considèrent que les étudiants en SHS manquent d'expérience, de connaissance de l'entreprise et qu'ils suivent une formation trop théorique (77%). Les étudiants en sont parfaitement conscients, puisque sur 501 étudiants en lettres, langues et SHS, 81% reconnaissent ce facteur. Ils craignent donc de ne pas coller aux attentes de l’entreprise. La solution serait-elle de faire des stages en parallèle aux études afin d’acquérir de l’expérience ? Pas sûr !
Il semblerait que les entreprises favorisent l’embauche des étudiants qui ont une connaissance pratique et concrète du monde du travail par le biais de stage par exemple. Cependant, Joy, qui a un master, met le doigt sur l'engrenage négatif des stages à répétition. Elle s’indigne « un stage ne suffit pas à être embauché. »

Quant à Florence, elle  proteste : « les stages de courtes durées sont considérés comme de la rigolade ! ». Cette titulaire d’un master explique que ce type d’expérience professionnelle n’a pas de véritable valeur aux

 

yeux des entreprises. De ce fait, cumuler des stages n’ouvrent pas forcement la porte à un premier emploi.  Florence renchérit : « il y a des failles dans l'équipe pédagogique qui est un peu larguée pour nous aider dans notre processus de stages ». Maintenant il y a des attentes relatives aux actions à mettre en place pour faciliter l'intégration des étudiants en LLSHS. La majorité des étudiants interrogés (61%) pensent qu'il serait utile d'instaurer des cabinets de recrutement spécialisés qui valorisent cette formation auprès des entreprises. Côté recruteurs, ils sont 65% à vouloir une meilleure information sur ces filières de la part des Universités.


 

"Le secteur privé est prometteur, il offre beaucoup plus d'emplois que dans le secteur public."


Les entreprises qui recrutent


Pourquoi les entreprises et les étudiants SHS ne vont pas l’un vers l’autre ? Il semblerait que la communication ne soit pas établie entre eux. En effet, deux raisons freinent les étudiants à s’ouvrir aux entreprises. Tout d’abord, ces intellectuels considèrent à tort que leur formation en SHS  n’est pas adaptée aux besoins du marché. D’autre part, pauvres de leurs expériences professionnelles, ces universitaires n’osent pas postuler ou chercher un stage. Face à eux, les entreprises recrutent des personnes qui affichent une motivation pour intégrer leur société, même s’il s’agit d’un stage souvent non rémunéré. Tout le paradoxe est là ! Les étudiants doivent accepter de travailler sans être payé pour obtenir une expérience, quant à l’entreprise elle accepte avec grand plaisir de recruter les personnes motivées sans toutefois les payer…Les universitaires doivent donc être incités, dès le début de leur formation, à explorer les possibilités d'emploi qu

 

'offrent les entreprises du secteur privé (comme l’Oréal, Groupe Société Générale, PricewaterhouseCoopers...). C'est principalement de ce type de société, qu’une multiplication des débouchés professionnels peut se faire sentir sur le long terme pour les étudiants de ces filières. Ce processus tend à créer des emplois avec la coopération entre des filières SHS et les entreprises du secteur privé. Cependant ce projet est en cours de développement, car le secteur privé et les SHS se connaissent encore trop peu, même s'il y a eu un rapprochement ces dix dernières années. Le secteur privé est prometteur, il offre beaucoup plus d'emplois que dans le secteur public.

Le Directeur délégué à la présidence de Danone, Laurent Sacchi propose "d'adapter les cursus pour aider aux étudiants d'aller vers l'entreprise à un moment plus favorable". Il ajoute que les acteurs de l'insertion ont le "devoir réciproque de mettre en place des canaux de communication pour mieux se connaitre, et mieux appréhender ce qu'est l'entreprise". Il y a eu une diabolisation de l'entreprise, notamment par manque de connaissance de la part du monde universitaire. 

La surqualification fait peur aux employeurs

 

Avec l’aide de stages, le cursus rend plus possible la professionnalisation. Cependant : « trop de stages tue le stage ». En effet, on en est arrivé à un point ou la surqualification est un frein à l’embauche. Camille, qui a un doctorat, a du  l'enlever de son CV pour « ne pas faire peur à l’employeur ». C’est  une situation absurde, certes, mais c’est aussi et surtout une dure réalité pour les étudiants. Ils pensent prendre le bon chemin pour parer à la crise et trouver un job en « touchant à tout » pour ne pas se retrouver sur le carreau mais la désillusion les rattrapent. 
Pourquoi la surqualification effraye ? C'est tout bête : qui dit diplôme élevé, dit grille de salaire à respecter donc salaire élevé pour les plus diplômés.


Le secteur privé recrute. Cependant dans certains cas il est préférable de jeter un œil sur leurs offres pour connaître les conditions de recrutement. Vous disposez alors de quelques mois (ou années) pour faire des stages, avancer dans votre cursus et enrichir votre culture générale. Si vous avez été trop ambitieux et que vous êtes surqualifiés, il faudra alors surement faire preuve d’un peu de ruse en « n’oubliant » de mentionner vos diplômes sur le CV, car c’est bien connu, « qui peut le plus peut le moins »…


* Note : les chiffres proviennent d'une étude sur la perception des formations en Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, février 2010, par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche.

 

 

Alice (Article réalisé avec l'aide d'Arbiya.)

Publié dans Enquête

Commenter cet article